L’effet des Fêtes et l’effet couvre-feu sont-ils réels ?

Julien Simard et Emma Jean

Début 2021, le gouvernement Legault a imposé un couvre-feu, entré en vigueur le samedi 9 janvier dernier. La raison principale alors évoquée pour justifier sa mise en place était simple et directe : le gouvernement désirait mettre fin aux « rassemblements des Fêtes » qui, selon lui, auraient contribué activement à la hausse des cas durant la deuxième vague.

Or, contrairement à ce qu’affirme François Legault, les données ne montrent aucun effet des Fêtes. Cet argument s’inscrit davantage dans une stratégie de communication politique que dans la réalité empirique et statistique. Le principal soubassement discursif du couvre-feu, sa justification primordiale, est extrêmement fragile. Dans un premier temps, nous démontrerons pourquoi, à travers quelques points. Dans un deuxième temps, nous nous pencherons plus en détail sur les fameuses « visites à domicile » et sur les contacts dans les autres milieux.

Constat 1 : L’effet des Fêtes est introuvable

Notre premier constat est que le fameux « effet des Fêtes » est plutôt difficile à débusquer. Normalement, les contaminations survenues durant les partys de Noël et du Jour de l’An auraient dû se faire sentir dans les cas enregistrés entre le 1er et le 14 janvier 2021. En raison de la période d’incubation du virus et des délais requis pour obtenir les résultats des tests, il faut compter au moins 7 jours – voire quatorze – avant que l’effet des nouvelles contaminations ne puisse se percevoir clairement dans le nombre de cas déclarés quotidiennement.

Or, ce que l’on remarque, c’est plutôt un plafonnement des nouveaux cas à partir du 29 décembre et une diminution à partir du 6 janvier (voir tableau 1, matériel supplémentaire). La grande majorité des nouveaux cas qui s’ajoutent durant le temps des Fêtes surviennent dans la période du 17 au 29 décembre, durant laquelle le nombre de cas quotidien augmente de plus de 500. À partir du 29 décembre jusqu’au sommet du 6 janvier, on a une augmentation de seulement 9 cas quotidiens, alors que c’est dans cette période où on aurait dû commencer à sentir le présumé effet des partys des Fêtes sur la transmission.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer la prévalence des cas de COVID durant le temps des Fêtes au Québec, mais il est très peu plausible que les partys privés ou les rencontres aient été à la source d’un degré de contamination suffisant pour affecter la tendance à la stabilisation, voire la baisse des cas. Bien au contraire, le ralentissement des activités régulières à partir du 17 décembre coïncide assez bien avec le plafonnement du nombre de cas, en particulier lorsqu’on considère le délai de 7 à 14 jours de jours nécessaire pour tenir compte de la période d’incubation et des délais pour les tests, tel qu’explicité plus haut. De plus, il semble que le sommet du nombre de cas atteint au début janvier soit le résultat d’une tendance à moyen terme qui n’a rien à voir avec les visites à domicile: l’effet des Fêtes ne peut pas expliquer rétroactivement l’augmentation exponentielle des cas à partir de la mi-novembre.

Figure 1: Cas de COVID, effet des Fêtes et ralentissement des activités au Québec. Nous avons produit ce graphique avec les données de l’INSPQ. Moyenne mobile de 7 jours.

Pour comparer, voici un réel « effet des Fêtes », qui a eu lieu en Espagne. La hausse, débutée à la mi-décembre, a explosé durant les festivités chrétiennes, car les rassemblements, qui étaient autorisés en petit nombre, ont eu lieu à grande échelle et ont nourri la transmission communautaire. Or, ce n’est pas ce qui s’est produit au Québec, où la courbe suit la tendance inverse et commence à chuter à partir du 6 janvier.

Figure 2: « Évolution quotidienne de l’incidence cumulée depuis novembre : cas diagnostiqués pour 100 000 habitants au cours des 14 derniers jours en Espagne. » Ce graphique montre un effet des Fêtes réel, en Espagne. La zone ombragée correspond à la période des vacances de Noël. La source est le département ministériel responsable de la santé publique en Espagne. https://www.eldiario.es/sociedad/hemos-llegado-radiografia-coctel-explosivo-navidad_1_7153312.html

Pour démontrer encore plus clairement cette tendance de fond vers la baisse des cas qui s’exprime dès Noël, il suffit de s’attarder rapidement au taux de reproduction (Rt) du virus au Québec. Celui-ci a chuté le 29 décembre sous la valeur de 1, ce qui indique un contrôle de l’épidémie et une baisse des cas à venir.

Mais pourquoi voit-on le Rt et les cas descendre au coeur de la période des Fêtes ? La raison est simple. Reprenons la démonstration débutée plus tôt : comme on le voit sur la figure 1, les écoles ont été fermées le 17 décembre 2020, beaucoup de travailleuses et de travailleurs sont passé.e.s en télétravail, les enfants quittaient les garderies pour retourner à domicile et les commerces non-essentiels ont été mis à l’arrêt le 25 décembre 2020. Comme ces milieux représentent maintenant les principaux contextes de transmission du virus, les vider momentanément de leurs occupant.e.s a bel et bien permis de couper court rapidement à la deuxième vague, qui a commencé fin août 2020. Heureusement, la vaccination qui débutait à la fin de l’année a permis de réduire grandement les éclosions et donc les décès dans les milieux de vie et de soins (CHSLD, RI et RPA), ce qui a probablement contribué significativement à la baisse des cas, des hospitalisations et des décès dans la seconde moitié de la deuxième vague.

Même si cet « effet des Fêtes » n’a pas eu lieu, le gouvernement affirme tout de même depuis des mois que le couvre-feu est un outil efficace pour réduire la transmission communautaire du virus dans les « domiciles », parmi les gens qui « trichent », et qu’il expliquerait carrément la baisse des cas de la deuxième vague, selon certain.e.s expert.e.s. Allons voir si ce discours tient la route.

Constat II: Un effet clair du couvre-feu est lui aussi introuvable

En effet, si l’effet des Fêtes est carrément introuvable, la présence d’un « effet couvre-feu » sur la baisse des cas semble elle aussi douteuse. Les nouveaux cas de COVID-19 ont commencé à diminuer plus d’une semaine avant la mise en place du couvre-feu le 9 janvier, et environ deux semaines avant que le couvre-feu n’ait pu théoriquement faire sentir son effet sur les cas quotidiens. À l’inverse, le couvre-feu ne semble pas non plus avoir causé une accélération dans la tendance à la baisse des cas, ce qui représente un signe de son inefficacité. Fait important, cette baisse des cas survient presque exactement au même moment dans les autres provinces canadiennes comme le montre le graphique ci-bas, produit à partir des données publiques de diverses agences de santé provinciales. (Ajout du 18 avril: En fait, l’Ontario impose un « stay-at-home » order depuis le 14 janvier. La même logique que pour le Québec s’applique toutefois par rapport au délai requis pour qu’une mesure affecte le nombre de cas quotidien: l’effet de la mesure se fait sentir environ une semaine plus tard, soit le 21 janvier. À cette date, la tendance à la baisse est solidement entamée et elle ne s’accélère pas suite à son introduction).

Figure 4: Deuxième vague, couvre-feu et nombre de cas quotidiens. Source: INSPQ pour le Québec, Opencovid.ca pour les autres provinces. Moyenne mobile 7 jours. Le segment en rouge foncé correspond à l’effet présumé du couvre-feu, qui commence le 16 janvier, soit 7 jours après son instauration (9 janvier).

a) L’étude Connect sur les contacts sociaux

Le couvre-feu a été une nouvelle fois vanté par le premier ministre François Legault en conférence de presse, mardi. « Pour moi, ça a une relation directe avec les visites dans les maisons », a-t-il expliqué aux journalistes.

Le Devoir, 14 avril 2021

L’étude Connect (Brisson et al. 2021) de l’INSPQ, qui tente de mesurer le nombre contacts moyens par jour des Québécois.e.s, ne permet pas de démontrer que le couvre-feu a un effet significatif sur les cas, ni sur les visites à domicile.

Comme le graphique ci-bas le démontre, la plus récente étude CONNECT illustre une augmentation du nombre de contacts depuis janvier 2021. En effet, le nombre total de contacts par jour est passé de 3,5 en janvier à 4,45 en mars. Les auteurs suggèrent que cette augmentation serait causée par des changements dans les mesures sanitaires et par une « diminution de l’adhésion de la population aux mesures sanitaires », une variable floue et non-définie.

Figure 5: Nombre de contacts moyen, par milieu. Source INSPQ – Connect. 13 avril 2021. https://www.inspq.qc.ca/covid-19/donnees/connect

Il est vrai que les « sondages sur les attitudes et comportements des adultes québécois » montrent que la proportion de personnes qui ont déclaré avoir eu des contacts avec des visiteurs a augmenté depuis janvier (de 25 % en janvier à 35 % en février, pour atteindre 46 % durant la relâche avant de retomber à 37 % en mars). Par contre, si l’on observe attentivement la figure 5 ci-haut, on remarque clairement que le nombre moyen de contacts à la maison est resté relativement stable, passant de 1,7 à 1,8 du mois de janvier au mois de mars. Ceci nous indique que si les gens sont sortis davantage, ils et elles voient probablement moins de personnes à chacune de leur sortie. Cela démontre qu’ils et elles adaptent leurs comportements en fonction du niveau de risque perçu.

Par ailleurs, le nombre de visites quotidiennes de personnes non-membres d’un foyer donné est relativement stable. Mis à part la différence entre le mois de décembre et le mois de janvier, le nombre de ces visites semble être statistiquement équivalent durant les périodes de forte transmission. Pour les visites à la maison, on voit en effet sur le graphique suivant (figure 6) que les intervalles de confiance du printemps 2020, de l’automne 2020 et de la période allant du 9 février à la fin mars se recoupent beaucoup : ceci indique que la différence entre ces diverses périodes est assez mince pour qu’il soit difficile de conclure qu’elle existe réellement.

Les auteurs du rapport l’admettent d’ailleurs en ce qui concerne la période allant du 9 février à la fin mars : la différence entre le nombre de visites entre février et la relâche n’est pas significative (p=0.14), et elle l’est encore moins quand on regarde la « stabilisation » des contacts pour le mois de mars (p=0.46). [1]

b) Des contacts sociaux inélastiques

Notons qu’au cœur du premier confinement, l’étude CONNECT montre que le nombre moyen de visiteur.e.s à la maison atteignait 0.3 par personne par jour. Le déconfinement triomphant de l’été fera passer cette valeur à 1, pour ensuite redescendre à 0.6 en septembre et se stabiliser à 0.4 pour l’automne, après l’instauration des mesures du 29 septembre 2020. Donc, une situation très similaire au premier confinement.

Pour revenir à la première interrogation de ce billet, le nombre moyen de visites à domicile par jour n’a pas bougé durant les Fêtes. Il est descendu à son plus bas, 0.2, en janvier 2021, pour remonter graduellement jusqu’à 0.4 en mars.

Les partisan.e.s du couvre-feu verront dans cette baisse du mois de janvier une preuve directe de l’efficacité du couvre-feu sur les cas quotidiens de COVID-19. Rien n’est moins sûr.

Figure 7 : Contacts sociaux à la maison. Source INSPQ – Connect. 13 avril 2021. https://www.inspq.qc.ca/covid-19/donnees/connect

Durant les périodes où la transmission est soutenue, les contacts sociaux causés par des visites à domiciles varient très peu mensuellement : pour le printemps 2020, l’automne 2020 et ensuite depuis janvier, l’écart maximal est de 0,2 contacts par jour. De plus, ces contacts semblent se stabiliser autour d’une valeur-plancher. Cette valeur de stabilisation, située quelque part entre 0.3 (première vague) et 0.4 (deuxième vague) visiteur.e.s moyens par personne par jour, semble indiquer que la population maintient un nombre de contacts sociaux minimaux, une sociabilité irréductible qui se retrouve fort probablement au cœur des activités de reproduction sociale. Il est impossible de s’atomiser totalement, surtout en temps de crise.

Que cette valeur soit passée à 0.2 en janvier ne veut probablement pas dire grand chose, puisqu’il s’agit d’un mois où, d’ordinaire, la sociabilité est au ralenti en raison du froid et de la lumière basse. De plus, cette baisse dans le nombre de visites à domicile moyen ne dure pas : dès février ces visites reprennent leur valeur du printemps 2020, pour la dépasser en mars. Dans le langage des économistes, on dirait que les visites à domicile sont inélastiques en temps de pandémie: peu importe si on ajoute une mesure comme le couvre-feu, il ne semble pas y avoir beaucoup de jeu parmi la population pour que les contacts diminuent encore davantage. D’un point de vue socioanthropologique, cela fait beaucoup de sens. Ces chiffres devraient nous amener à nous poser de sérieuses questions sur les réalités du terrain et sur les conséquences de forcer, par la répression, une baisse maximale des contacts en-dessous d’un certain plancher.

La raison de cette inélasticité est relativement simple: beaucoup de gens dépendent de ces contacts pour remplir leurs besoins de base. Évidemment, il est également prévisible qu’une petite minorité restera réfractaire aux mesures, peu importe leur sévérité. Par contre, le fait que les réseaux informels et le soutien matériel, émotionnel et relationnel que fournissent les proches-aidant.e.s aient été affectés radicalement par le couvre-feu est particulièrement préoccupant, mais malheureusement ces conséquences sont souvent balayées sous le tapis par le gouvernement Legault.

Au Québec, des millions de personnes, surtout des femmes, sont proches-aidantes auprès d’autres personnes de tous âges, mais principalement âgées. La plupart n’ont pas eu d’autorisation pour circuler après le couvre-feu et ont donc dû limiter leurs sorties au strict minimum, ce qui n’est pas nécessairement une bonne nouvelle du point de vue de la santé publique et de la santé communautaire, car le système de santé et de services sociaux québécois repose d’abord et avant tout sur le travail gratuit de proche-aidant.es dans la sphère domestique. En effet, 85 % des soins aux aînés sont effectués par des proches-aidant.e.s, selon l’AREQ-CSQ. Ces personnes ont peut-être trouvé des moyens de rétablir ces réseaux de soutien à partir de février, ce qui coïncide également avec l’augmentation de la couverture vaccinale des personnes vieillissantes, ainsi que l’augmentation de leurs visiteur.e.s à domicile à partir de février 2021.

Par ailleurs, le couvre-feu a également renforcé l’impossibilité de recourir à l’appui d’urgence auprès de proches ou des ami.e.s, par exemple pour les femmes en situation de violence conjugale, ou bien pour les milliers de jeunes LGBTQIA2+ qui doivent composer avec des milieux familiaux toxiques. En fait, tout se passe comme si le couvre-feu avait probablement exacerbé les risques de féminicides, justement pour cette raison. Nous reviendrons, dans un prochain billet, sur les impacts sociaux du couvre-feu sur diverses populations, dans une approche intersectionnelle.

c) Une question d’échelle et de comparaisons : revoir l’ampleur des contacts dans les autres milieux

De la même manière que le gouvernement tente de sur-interpréter l’impact des contacts privés sur la trajectoire pandémique, il semble qu’il torde également les autres données disponibles pour donner une impression de se baser sur des données probantes. Christian Dubé, par exemple, soutient que la preuve de l’efficacité du couvre-feu se trouve dans la diminution des déplacements entre 20h et 5h, que l’on peut constater dans les données de mobilité de Google. Mais tout ce que cela démontre, c’est que les déplacements le soir et la nuit ont diminué en raison de la répression. C’est donc prendre l’effet pour la cause.

Par ailleurs, ce discours de Dubé évacue complètement toute l’épidémiologie relative aux modes de transmission du virus. Un déplacement tel que calculé par Google n’est pas nécessairement synonyme d’un contact social, et encore moins de contamination à la COVID-19. Or, comme nous venons de le voir, les contacts à domicile n’ont réellement diminué que pour un petit mois, en janvier 2021, et encore là il est très ardu de déterminer si nous voyons là l’effet du couvre-feu ou d’une simple dynamique saisonnière. Mais surtout, 0.2 contacts moyens avec des visiteur.e.s par personne par jour, c’est un niveau de contacts sociaux qui semble être socialement insoutenable à moyen terme, principalement pour les personnes qui dépendent de l’aide de leurs proches pour combler leurs besoins et pour celles et ceux qui, pour toutes sortes de raisons, doivent vivre dans des foyers toxiques et dangereux. L’effet du couvre-feu, si même il existe, ne semble pas justifier de tels effets indésirables.

Pour conclure que le couvre-feu est efficace, il faudrait que la diminution des déplacements se transpose dans une diminution significative des contacts rapprochés, en milieu fermé. En nous référant de nouveau à la figure 5, nous constatons que les variations dans le nombre moyen de contacts à domicile sont négligeables en comparaison avec les contacts supplémentaires ajoutés par les écoles et les milieux de travail. En effet, si le nombre de contacts moyen est passé de 3,5 à 4,45 de janvier à mars, c’est principalement en raison de la réouverture des écoles et du retour au travail. Calculés ensemble, les contacts sociaux à l’école, au travail, dans les loisirs et autres – en enlevant la part des contacts à domicile – représentaient 1.8 contacts par jour par personne en janvier, 2.3 en février, 1.3 durant la relâche et et 2.65 en mars. Nous ne sommes pas ici dans des variations subtiles au degré des décimales, comme dans le cas des visites à domicile, qui attirent pourtant tant l’attention du gouvernement. De surcroît, comme les infections suivent une courbe exponentielle, l’écart entre l’effet des visites à domicile et l’effet des contacts à l’école et au travail se creuse en fonction du temps: par exemple, 10 fois plus de contacts initialement peuvent se traduire par 100, voire 1000 fois plus d’infections au final.

Il faut donc souligner haut et fort à quel point la réduction des visites privées en janvier est dérisoire face aux variations que l’on retrouve dans d’autres types de contacts. C’est une question d’échelle. La diminution des visites à domicile en janvier ne retire, au final, que 0.1 contact quotidien, environ 10 fois moins que ne l’avait fait la fermeture des écoles pour Noël en décembre. Pour donner une idée, ça veut dire qu’à chaque 10 jours, en moyenne, les québécois faisaient, en janvier, une visite à domicile de moins qu’en février. Si c’est là l’effet du couvre-feu, force est de constater qu’il a été microscopique, de très courte durée et sans portée réelle sur les cas qui chutaient déjà librement, tout en produisant des conséquences sociales démesurées sur le terrain.

Bref, tout porte à croire que la hausse des cas relative à la troisième vague n’a pas été portée par les visites à domicile, généralement stabilisées à un niveau très bas, mais bien par les contacts à l’école, au travail et dans les loisirs, ce que l’évolution des éclosions par milieu tend à également à illustrer.

Conclusion

On peut donc en conclure que, dans l’ensemble, les Québécois.e.s ont respecté l’interdiction de se voir à l’intérieur durant Noël. Les rencontres « clandestines » du temps des Fêtes pointées du doigt par le gouvernement n’ont même pas été suffisantes pour provoquer une variation même minimale dans le nombre moyen de contacts quotidiens à domicile entre l’automne 2020 et les Fêtes.

Le couvre-feu, cette mesure d’exception, a été imposé le 9 janvier pour s’attaquer à un « effet des Fêtes » plutôt inexistant, puisque la moyenne quotidienne des cas confirmés atteignait déjà un plateau à partir du 29 décembre 2020, pour diminuer à compter du 6 janvier, soit 10 jours avant que l’effet théorique du couvre-feu ne puisse se faire sentir.

Le couvre-feu a peut-être permis de comprimer le nombre moyen de visites à domicile – passant de 0.4 durant les Fêtes à 0.2 en janvier – au prix de conséquences extrêmement sérieuses au sein des réseaux informels qui permettent à des millions de personnes de remplir quotidiennement leurs besoin de base. Avec toute la dureté d’un système répressif et policier sans égard pour les pratiques sociales de care. Rappelons que les visites à domicile se chiffraient à 0.3 durant le premier confinement. Alors que beaucoup de ces personnes, souvent plus démunies, sont déjà éprouvées par plus d’un an de pandémie, le couvre-feu s’attaque maintenant à une sociabilité privée déjà réduite à un plancher, aplatie dans une valeur en-deçà de laquelle il n’est pas possible de fonctionner comme société. Qui plus est, le couvre-feu n’a pas d’effets sur les principaux milieux où s’effectue la très grande majorité de la contamination à la COVID-19, comme les écoles et les lieux de travail.

Le couvre-feu pourrait même s’avérer contre-productif sur les risques de contamination, puisque certaines personnes qui se seraient normalement côtoyées à l’extérieur – où les risques de contamination sont près de 20 fois moindres qu’à l’intérieur – prendront alors le risque de se voir à l’intérieur. Encourager la sociabilité extérieure – rendue impossible durant le soir et la nuit, les rares moments où l’on peut faire autre chose que travailler – représente en fait une importante mesure de mitigation de la transmission communautaire. Elle est employée, encouragée et publicisée par de nombreuses institutions de santé publique au Canada, notamment en Colombie-Britannique, au Manitoba et en Ontario.

Depuis des mois, le gouvernement chante la même chanson sur les fêtes privées, les jeunes, les visites à domiciles, alors que ses propres actions sont trop souvent incohérentes et semblent guidées par des considérations politiques et économiques. Le gouvernement prétend que le couvre-feu est une mesure essentielle, balancée et efficace, qui serait selon lui indispensable pour réduire la contamination et qu’il a permis de casser la deuxième vague. Par contre, force est d’admettre que les données ne soutiennent pas cette opinion. Pire, le « trio santé » refuse obstinément d’admettre les effets délétère du couvre-feu sur les populations marginalisées, pauvres et racisées qui sont impactées de manière disproportionnée par cette mesure, refusant même, contre toute logique, d’exempter les itinérants du couvre-feu. Il aura fallu qu’une personne meure littéralement de froid dans une toilette chimique et un jugement de la Cour supérieure pour faire entendre raison à Legault.

Même si le couvre-feu avait un très mince effet sur les cas quotidiens, cet effet ne se comparerait en rien avec l’impact exponentiel des niveaux de contamination observés dans les écoles et les lieux de travail. Bref, le couvre-feu est une mesure digne de Don Quijote de la Mancha. L’État met toute son énergie et sa fougue à se battre contre un moulin délabré et usé dans un champ de tournesols, alors que le feu fait rage dans les tanneries et les couvents du bourg d’à-côté. Il serait plus que temps d’agir efficacement au bon endroit et de retirer cette mesure.

Notes

[1] À propos de la valeur p et de la signification statistique, on peut simplifier la chose en disant que la différence entre la relâche et le mois de mars a 46% de chances d’être le fruit du hasard, mais ce serait formellement inexact. Pour les nerds que ça intéresse, la valeur p indique la probabilité que, l’hypothèse nulle étant vraie, on observe la valeur actuelle ou une valeur encore plus extrême. Dans ce cas-ci, ça veut dire que s’il n’y avait aucune différence réelle dans le nombre de visites à domicile entre la relâche et le mois de mars, on observerait quand même, par hasard, une différence équivalente ou supérieure à celle constatée, et ce dans 46% des échantillons.

Historique des modifications


Première publication le 15 avril 2021.

Première modification:
16 avril 2021. Le tableau 1, disponible en matériel supplémentaire, a été ajouté, et les paragraphes 3 et suivants ont été modifiés pour faire référence aux données quotidiennes non ajustées plutôt qu’aux données lissées de la moyenne mobile de 7 jours. La description de plusieurs figures a été précisée. Des liens vers certaines références ont été ajoutés ou modifiés. Des fautes de français ont été corrigées. D’autres changements mineurs ont été effectués pour améliorer la lisibilité.

18 avril: Correction au sujet de l’Ontario et du « stay-at-home order ».

6 commentaires sur “L’effet des Fêtes et l’effet couvre-feu sont-ils réels ?

  1. Belle analyse mais ils semblent manquer une composante importante c’est la notion de taux de positivité…les données sont liés à une base volontaire de dépistage et on un biais en partant…les effets des différentes mesures et autres raisons peuvent affecter l’intention des gens a aller se faire tester…

    Par exemple, on peut imaginer que plusieurs personnes sont aller se faire tester avant les fêtes pour ne pas contaminer les  »partys » alors qu’il y a eu une vague de personne ne voulant pas aller se faire tester après les fêtes malgré des symptomes de peur de représaille. Possible que ce ne soit pas ça du tout aussi, les données sur le taux de positivité peuvent probablement aider a éclaicir ce phénomène qui mériterait d’être ajouter à l’analyse à mon avis

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